D’après les maquettes de
Ce journal de bord, composé en Plantin corps 12, n’a pas été achevé. Plus exactement, il est resté ouvert, à l’écoute des rencontres et pérégrinations auxquelles invitent (peut-être plus que tous autres) les ouvrages appartenant au phénomène dit des Clubs. Est-ce parce que leur mode de diffusion par abonnement les destinait sans détour aux mains des lecteurs et lectrices, et que ces volumes sont par conséquent intimement liés à des vies, à des manières de lire et de collectionner ? Ou bien parce que leur forme se distingue tout particulièrement, devenant tellement saillante, qu’elle conduirait à une sorte d’« illusion de fréquence » qui ferait que lorsqu’on remarque un ouvrage Club pour la première fois, on a ensuite l’impression de les voir partout ? Le fait est que, lorsque l’on étudie la typographie et les arts graphiques, et que l’on fréquente des librairies d’occasion, les bouquinistes, les brocantes, notre regard ne peut qu’être captivé par ces ouvrages intrigants et joueurs qui invitent à la lecture, chacun à sa manière. Cela a été mon cas, et les Clubs ont constitué (et constituent) une extraordinaire éducation du regard, un enseignement éloquent quant à la façon dont l’écriture graphique rend la littérature vivante.
Alors, avant même d’entrer dans quelque « studium » de l’histoire éditoriale des Clubs, dans l’analyse technique de la fabrication des volumes, ou bien dans quelque exégèse graphique ou biographique, il y aurait à s’émerveiller sur la façon dont les ouvrages Clubs expriment quelque chose de fondamental sur ce qu’est un livre, en tant qu’objet sensible et porteur de récits. Nul besoin d’érudition en effet pour se saisir de ces objets généreux, mettant en scène de façon rayonnante et primordiale les espaces et les temporalités du livre, à la manière des pré-livres de Bruno Munari. Cette célébration du livre en tant que matière est aussi une célébration du livre en tant qu’objet culturel, et l’on ne peut qu’observer que les volumes Clubs catalysent tout particulièrement, avec le temps, la fixation des traces et empreintes de la lecture, de la poésie de l’usage d’un livre et de ses circulations. Est-ce le fait de la structure éditoriale des ouvrages ou des collections? Est-ce le fruit de l’énergie graphique déployée ? Est-ce le résultat d’une politique de distribution bouleversée ?
J’ai souhaité précisément m’intéresser ici à la dissémination des volumes Clubs, dont la distribution était à l’époque affranchie des canaux conventionnels de la présence en librairie, et que l’on rencontre aujourd’hui de manière polyphonique, que ce soit en rayonnage de librairies d’occasion, sur les sites de vente en ligne, de seconde main, aux détours de vide-greniers, ou bien dont on hérite, par les aléas de la vie. En flâneur des deux rives, visitant de façon assidue et enthousiaste les bouquinistes, j’ai décidé de mener une expérience: placer au centre de mon attention tous les ouvrages Clubs dont je croiserais la route pendant l’une de mes journées hebdomadaires de «bibliocueillette». Cela permettrait de découvrir ces volumes en êtres vivants, dans leur milieu, leur Umwelt, mais aussi de rencontrer lecteurices et libraires qui s’y intéressent. Je consignerai ce parcours dans un journal de bord, qui est le document que vous êtes en train de lire. Sans autre raison particulière que mon emploi du temps, ce fut le 3 juillet 2024, en fin de matinée, à Paris.
3 juillet 2024
Notre journal de bord débute juste en face du Musée national du Moyen Âge, à l’angle de la place Paul Painlevé. La première librairie de notre parcours se trouve au numéro 1, son nom n’apparaissant nulle part en devanture.
Il s’agit d’une librairie d’occasion avec un important flux et reflux d’ouvrages, un lieu populaire, prisé par un public fidèle et bénéficiant d’une proximité historique avec La Sorbonne. On trouve quelquefois des Clubs dans les boîtes à livres soldés qui se trouvent à l’entrée — ce n’est pas le cas aujourd’hui. Cependant on croise quelques visages connus des Clubs, comme Pierre Faucheux, ayant travaillé à la conception graphique de nombreux et très beaux livres de poche, comme celui-ci:
ou celui-là:
Je me promets d’y revenir mais préfère m’engager à l’intérieur de la librairie, impatient de découvrir les nouveaux arrivages des deux tables centrales, celles dont les sélections évoluent constamment. La librairie achetant des lots conséquents d’ouvrages — souvent des bibliothèques personnelles liquidées suite à un décès — il m’est arrivé de voir des lots massifs du Club Français du Livre, ou des Clubs des Libraires de France, ou du Club du Meilleur Livre, apparaître là, en montagne, comme un mirage (à postériori, il y a toujours le regret de ce qu’on aurait dû acheter, sorte d’esprit de l’escalier du bibliocueilleur). La première table comporte des ouvrages grand ou hors-format, des catalogues, des ouvrages cartonnés, parfois des pamphlets, parfois des éphémères. La deuxième table comporte des ouvrages de plus petit format, des études, des sciences humaines, de la littérature, des sciences. Parmi ces nouveautés, on peut trouver des Clubs sur l’une comme sur l’autre des tables. Aujourd’hui, il y a celui-ci sur la première table,
que j’ai déjà dans ma collection. Il faut venir toutes les semaines, récemment, j’y ai vu celui-ci
ou bien celui-là.
Mais l’endroit où les Clubs se trouvent les mieux représentés aujourd’hui et font collection ce n’est pas (comme on pourrait peut-être s’y attendre) dans le rayon littérature mais dans le meuble massif installé tout au fond de la pièce qui comporte pêle-mêle des revues littéraires, des ouvrages d’histoire, d’anthropologie, d’ésotérisme et de science-fiction.
On identifie ici notamment les ouvrages des Éditions Zodiaque, quelques numéros de la revue Oblique, les anthologies de la Bibliothèque Oulipienne, les célèbres volumes du dictionnaire Littré dessinés par Jacques Darche, les volumes de la collection Liberté dessinés par Pierre Faucheux chez Jean-Jacques Pauvert. Mes yeux cheminent donc vers l’étagère où figurent les Clubs.
Je suis saisi par le dos du volume Les commentaires royaux de l’Inca Garcilaso dont l’anachronisme de la composition en caractère typographique Europe me surprend et m’intrigue. Je m’en saisis, il s’agit d’un ouvrage du Club des Libraires de France, le dix-neuvième de la collection Découverte de la Terre, dessiné par Pierre Faucheux. Le statut éditorial de ce volume est singulier : il s’agit de la première édition critique en langue française de cet ouvrage important sur l’histoire de la culture inca et de la conquête du Pérou, écrit par le chroniqueur péruvien inca Garcilaso de la Vega au début de XVIIe siècle. Les parti-pris graphique et éditorial semblent intimement liés, gestes en quelque sorte indissociables : le travail sensible de ré-édition est palpable, propre aux Clubs, particulièrement au Club des Libraires de France. Les matières texte et image originales côtoient des adjonctions spécifiques qui éclairent le contenu premier; un appareil documentaire et iconographique accompagne le tout. En d’autre termes, le contenu ne pâtit en rien du travail de réédition: il y a un métabolisme à l’œuvre, une transformation. Cela me fait spontanément penser à la réédition fac-similé (toujours au Club des Libraires de France) du Songe de Poliphile de Francesco Colonna, orchestrée par Pierre Faucheux. La reliure, le soin de la reprographie et des matières apportent une étonnante modernité à l’édition originale de 1546 — voilà comment un volume historique se trouve «clubifié».
C’est ainsi que le volume Les commentaires royaux de l’Inca Garcilaso se voit complété d’un nouveau corpus iconographique et cartographique qui contextualise ce texte. On apprend dès le début de l’ouvrage que le directeur de cette édition (ainsi que la collection Découverte de la Terre) n’est autre qu’Alain Gheerbrant, figure importante de la scène éditoriale française de la seconde moitié du XXe siècle. Celui-ci, à la fois auteur et éditeur, a également fondé la maison d’édition K éditeur, publiant notamment Artaud et Pichette, et travaillant à cette occasion en tandem avec ce même Pierre Faucheux, justement, à la baguette graphique.
Bouclant la boucle, on peut rappeler ici que c’est le frère d’Alain, Bernard Gheerbrant, qui fut l’un des acteurs principaux du Club des Libraires de France, également fondateur de la célèbre librairie parisienne La Hune, pour laquelle Pierre Faucheux assura l’aménagement intérieur et le dessin de certaines pièces importantes du mobilier.
Le jeu de bon voisinage qui se joue sur les étagères des librairies fait que c’est un autre volume co-édité par Alain Gheerbrant qui succède, sur cette même étagère, à la séquence des ouvrages Clubs : Le Dictionnaire des Symboles, ouvrage encyclopédique qui éclaire sur l’intérêt et l’érudition de Gheerbrant s’agissant des cultures, coutumes, histoires et mythologies du passé. Quelques étagères plus bas, mon regard est interpellé par L’Art Héraldique, de H. Gourdon de Genouillac traitant, comme son nom l’indique, de l’histoire des armoiries et de leur interprétation. Je retourne aux commentaires royaux de l’Inca Garcilaso: avant la préface, les armes de Garcilaso de la Vega sont reproduites par contre-collage de l’écusson sur la belle page. Dans le labyrinthe de la librairie, les volumes trouvent toujours un chemin les uns vers les autres.
En sortant de la librairie je songe à ce que représente la ré-édition de ces « commentaires royaux » au XXe siècle, en France, le regard que l’on porte sur l’histoire et la transmission, comment la colonisation est abordée à travers les âges éditoriaux. Comme en réponse à ce questionnement, je découvre — dans le bac des ouvrages soldés à 2 euros — une petite anthologie de la Dia Art Foundation, à couverture légère et typographique. À l’intérieur se trouve la retranscription d’une conversation avec l’artiste Trinh T. Minh-Ha portant sur le paradigme du « sauvage » dans le champ de l’ethnographie et de l’art.
Je reprends mon chemin, avec pour destination Boulinier, à 300 mètres de là. Cette librairie légendaire 100% occasion, assurant «reprise intégrale», propose des ouvrages à bas prix, avec un rythme de renouvellement très soutenu. Adresse incontournable du boulevard Saint-Michel, la librairie était ouverte jusqu’à 22 heures le soir, jusqu’à il n’y a pas si longtemps. On peut y trouver tout et rien, il y a également des disques et des DVD. Les ouvrages sont ici principalement organisés dans des bacs, rangés par taille et par type (cartonnages, format, poches, etc.). La visibilité de la première de couverture n’est pas une priorité, la vitesse et l’efficacité de consultation des ouvrages sont privilégiées. Les Clubs s’y font plus rares, et le fait que les livres soient disposés en vrac et non classés par collection rend l’identification plus complexe. Les lecteurs et lectrices vont et viennent, le flux est rapide.
J’arpente les allées entre les bacs et une toile rouge attire mon attention, après un Simone de Beauvoir en collection Blanche. Je reconnais la composition typographique «à étages» typique des dos des Club Français du Livre. Il s’agit du volume Un prêtre marié de Barbey d’Aurevilly. Il est saisissant de voir à quel point les Clubs peuvent être reconnaissables parmi tant d’autres ouvrages, même en ne disposant que de quelques détails.
Dans ce même bac, titré d’un très global «Littérature», on trouve d’autres cartonnages, et notamment plusieurs ouvrages de la Collection Soleil de Gallimard. Celle-ci, dessinée par Robert Massin – également illustre designer du Club du Meilleur Livre – apparaît comme une créature hybride née de la rencontre d’un Club avec un ouvrage de la collection Blanche. Et pour cause, la Collection Soleil avait justement été pensée comme une version plus qualitative et luxueuse de la Blanche.
Chez Boulinier, les livres sont à 0,20, 0,50, 1 ou 2 euros (c’est le prix du volume Un prêtre marié). Cela mérite de s’attarder un instant sur la question de la valeur d’un ouvrage. Chez les libraires en ligne, un Club (en l’occurrence ce prêtre marié) est généralement listé entre 10 et 15 euros. La réédition en livre de poche, livre neuf est également autour de 10 euros. En tant que texte «classique», le pdf du même ouvrage est disponible gratuitement sur Gallica ou archive.org.
Qu’est-ce qui motiverait la lecture de ce texte en édition Club? Où réside l’attrait d’un Club aujourd’hui? Serait-on amené à penser que celui-ci réside principalement dans la forme graphique, en tant qu’œuvre à part entière? Ou bien est-ce la fascination vis-à-vis d’objets du passé, témoins d’une liberté graphique toute particulière? Dans ce contexte, je me demande comment cohabiteraient des ouvrages Clubs parmi des ouvrages récents, et je décide pour prochaine escale de m’orienter vers une librairie dont les étagères ont la particularité d’accueillir conjointement livres neufs et livres d’occasion. Me voici donc à Gibert Joseph, autre institution du boulevard Saint-Michel, située à 3 minutes de là. Je chemine vers le premier étage, entre les rayons «Poésie» et «Beaux-arts». Dans un recoin un peu à l’écart, se trouve un espace bibliophile comportant quelques éditions d’art, ainsi que des vitrines comportant des premières éditions, des ouvrages rares et des dédicacés.
À cet endroit se trouve un rayonnage entier dédié au Clubs, qui sont même rangés par familles, d’où se dégage l’impression d’une démarche intentionnelle de curation. On retrouve également les ouvrages colorés de la Collection Soleil, que nous avions vu précédemment à Boulinier. Ceci est intrigant, et je commence à me figurer comme en rêve éveillé un.e libraire spécialisé.e responsable du département des Clubs chez Gibert Joseph, un.e connaisseureuse exégète de l’œuvre de Jeanine Fricker ou Jacques Darche. J’arrive à m’en convaincre au point où je décide de demander aux libraires présent.e.s à la caisse si iels peuvent me renseigner sur ce rayon Clubs et m’orienter vers la personne qui en serait la chorégraphe.
«On n’a pas de spécialiste des livres anciens», la réponse m’extirpe de ma bibliorêverie. «Le rangement se fait naturellement, en fonction des arrivages, des gens qui vendent leurs livres», complète la libraire, qui semble découvrir ces ouvrages à l’occasion de cette question. Pourtant, l’impression est frappante, c’est la première fois de l’après-midi que j’ai face à moi autant de dos de Clubs réunis, un peu comme si nous étions dans le salon d’un.e collectionneureuse. À Paris, le seul point de comparaison serait peut-être le rayon dédié aux Clubs à la Librairie de l’Avenue, à Clichy. Là-bas, l’organisation y est intentionnelle, comme en témoignent les noms des maquettistes inscrits au crayon à l’intérieur des ouvrages, à la façon d’un argument de vente ou d’une valeur ajoutée. Tout compte fait, l’idée d’une sédimentation naturelle, d’un rangement organique des Clubs entrant en stock de manière organique me plaît beaucoup. D’ailleurs, le prix raisonnable de chaque volume (5 euros) désacralise l’effet «coin bibliophile» du lieu.
Faisant face à cet étalage de Clubs donc, j’observe les dos des ouvrages et l’un d’entre eux se distingue, de par ses bords ornés d’un côté et de l’autre, sur toute la longueur, de la coiffe au pied. Il s’agit du Fermina Márquez de Valéry Larbaud, au Club du Meilleur Livre, réalisé d’après les maquettes de Jeanine Fricker en 1957. L’ouvrage est composé en Ronaldson, un alphabet dessiné en 1884 par Alexander Kay, un dessinateur de caractères écossais installé à Philadelphie. Il se dit du Ronaldson qu’il est le premier caractère typographique à avoir été dessiné en Amérique du Nord. À mes yeux il reste associé à un autre ouvrage Club, Cette mer qui nous entoure de Rachel L. Carson, dessiné par Jacques Daniel pour le Club Français du Livre, en 1957 également. Depuis cette lecture, ce caractère typographique est à jamais associé dans mon esprit au monde océanographique, à la découverte de la vie marine. Ses empattements piquants, fendant l’eau, nez d’espadon. L’histoire dit qu’il existe une autre édition de l’ouvrage de Carson, cette fois au Club du Meilleur Livre, publiée en 1954 et réalisée d’après les maquettes de… Jeanine Fricker.
Dans le Fermina Márquez de Fricker, le caractère Ronaldson est composé en corps 12, les colonnes de texte sont étroites, avec tout au plus 7 ou 8 mots par ligne. Les marges sont amples, et le Ronaldson acquiert l’élégance perçante de la rose, la double page est une fenêtre donnant sur un souvenir, celui d’une éphémère éclosion, et l’espace précieux et rare de ce qui ne reviendra pas.
Je souhaite voir cette couverture et son motif à la lumière du jour. Avant de quitter Gibert Joseph, je fais escale au rayon «Beaux-arts» voisin, où je tombe nez à nez avec une publication parue récemment et que je recherchais : l’édition des Petits papiers des avant-gardes issue de la collection Paul Destribats, édité par Nicolas Liucci-Goutnikov, Bernard Blistène et Mica Gherghescu. Il y est question de la richesse de ces supports éphémères et légers produits par les protagonistes des courants artistiques expérimentaux du XXe siècle. Voici des objets singuliers, inventifs et libres, qui dans toute leur fragilité et leur instabilité ont circulé activement au sein des mouvements d’avant-garde, tout en échappant à quelque classification et en débordant ça et là, au gré des activations et des déplacements. Notamment, l’ouvrage aborde la façon dont ces petits papiers se glissent entre les pages, venant truffer les livres, au fil du temps.
Cette pratique du livre truffé par ses lecteurices me rappelle au souvenir de l’édition Club des Histoires Prodigieuses de Boaistuau, glanée à la librairie Cluny, elle aussi. Le volume est augmenté de plus d’une trentaine de documents, cartes postales, coupures de presse, chroniques conspirationnistes, inventaires bibliographiques et autres spéculations portant sur le champ de l’occulte et du paranormal ajoutés par l’ancien.ne propriétaire.
Colporteur des indices vivants des lectures précédentes, le livre devient également boîte, contenant ou valise de tous ces petits papiers en transit. À cet effet, les ouvrages Clubs semblent les plus prisés par ces objets éphémères itinérants, à se demander si leur énergie graphique narrative ne magnétise pas tout naturellement d’autres histoires et indices, faisant travailler les sens tout autant que l’imagination.
La découverte du volume des Petits papiers des avant-gardes me fait faire marche arrière, instinctivement. Retournant près du rayonnage des Clubs, j’aperçois l’intégralité des tomes des Œuvres complètes de Guillaume Apollinaire, édités par André Balland. Parmi ces volumes, se trouvent également les quatre coffrets-boîtes en forme de livre contenant un fabuleux corpus de documents relatifs à Apollinaire, préparés par Daniel Jacomet et reproduits en fac-similé. L’idée du livre comme écrin pour l’ephemera imprimé atteint ici un point culminant, en forme de clin d’œil: la réalisation graphique de cet ensemble étant signée par Pierre Faucheux.
Je poursuis ma cueillette de Clubs sur les quais, remontant en direction de l’Institut du monde arabe. Après le pont de la Tournelle sont installés plusieurs bouquinistes dont je sais que les boîtes contiennent régulièrement des Clubs. Deux bouquinistes en particulier sont spécialisés en littérature et proposent également à la vente des ouvrages de la collection Blanche ainsi que des Éditions de Minuit. À mon arrivée, par un ciel couvert et frais pour un après-midi de juillet, seul un des bouquinistes est présent et la sélection d’ouvrages Clubs en vente me semble plus réduite que d’habitude. Ce bouquiniste dispose de quatre boîtes, la quatrième étant dédiée aux volumes à «2 euros». C’est vers celle-ci et ses trésors d’incertitude que je m’oriente, en quête d’inattendu.
Parcourant la petite étagère qui court au-dessus du bac à livres, j’aperçois un dos toilé discret, qui se fondrait sans mal parmi les reflets brumeux de la Seine. Il s’agit des Paradis Artificiels de Baudelaire, dans la collection Astrée du Club du Meilleur Livre. Les deux inscriptions sur le dos, placées dans leurs cuvettes, se signalent de façon sensible mais magnétique, comme deux pôles irrésistibles : «BAUDELAIRE» et «LES PARADIS / ARTIFICIELS».
Je me saisis de ce volume et l’ouvre, découvrant qu’il est copieusement truffé et annoté. Les annotations du propriétaire précédent (peut-être le sociologue Jean Ziegler, si on en croit la dédicace?) se mêlent aux annotations manuscrites de Baudelaire reproduites dans l’ouvrage, dans une délicieuse impression de continuité et d’écriture inframince. Je repense alors à la présence vivante du document dans les ouvrages Clubs, ainsi qu’aux petits papiers rencontrés à Gibert Joseph et m’émeut d’une telle relation sympoïetique.
Ces Paradis Artificiels ont été réalisés d’après les maquettes de Jeanine Fricker, tout comme le Fermina Márquez glâné tout à l’heure. Le plat de couverture des Paradis, à l’image de l’ensemble des ouvrages de la collection Astrée, comporte un encadrement orné dont le motif semble répondre malicieusement à celui de la couverture du Fermina.
Je décide d’acheter ce volume à 2 euros, mais n’ai pas de monnaie sur moi. J’indique au bouquiniste que je vais retirer de l’argent de l’autre côté du pont – il acquiesce puis, à mon retour, change d’avis et me tend l’ouvrage d’un air espiègle : « Je vous l’offre ».
Le don
Nous sommes le 26 août et plusieurs semaines ont passé depuis ce voyage à la rencontre des Clubs, sur la rive gauche. Je n’y suis pas retourné depuis le mémorable cadeau de l’Astrée mais une lectrice rencontrée au détour d’un projet m’a écrit il y a quelque temps pour me proposer un don conséquent d’ouvrages de Clubs du Meilleur Livre que je vais recueillir aujourd’hui. Sa maison est située à deux villages de là où nous habitons désormais. Elle me dit tenir ses ouvrages de sa tante, qui travaillait pour le Club du Meilleur Livre. Elle me dit aussi se souvenir de l’importance de ces ouvrages – qu’elle côtoie depuis toute petite – dans son éducation artistique, dans le façonnage de son regard à propos de ce que sont une lecture et la forme d’un livre. Mais pour elle une page se tourne, et elle souhaite que ces livres puissent emprunter un autre chemin.
Quant à moi, je suis papa depuis presque un mois maintenant et, dans la rêverie des heures nouvelles, je vois mon fils grandir avec tous ces ouvrages Clubs, ceux glânés, ceux trouvés, ceux offerts… et l’accompagner graphiquement dans son éveil parmi les histoires et les indices. Et je sais que lui et moi nous nous amuserons à faire des livres ensemble, à faire comme les Clubs, à en inventer d’autres : apprendre en observant et en manipulant ; transmettre en dessinant nos propres maquettes, d’après les maquettes de.